Le Pépoiri : Un sommet et une légende

Tout en haut du Valdeblore et de la Vésubie, les crêtes débonnaires du mont Pépoiri, cime limitrophe du Mercantour, constituent un objectif idéal de randonnée pour une découverte exhaustive du massif. L’ascension du mont Pépoiri présente une dénivelée faible au regard de l’intérêt du parcours et de la qualité du panorama. Il s’agit là du point

Millefonts bye gallinette

Millefonts bye gallinette

le plus favorable à un inventaire détaillé de tous les sommets de la crête frontière franco-italienne depuis le groupe de l’Argentera jusqu’au massif des Merveilles. Vers le Sud, les entailles creusées par les vallées (Vésubie, Tinée, Estéron notamment) descendent lentement vers la mer Méditerranée, bien visible par temps clair. Agrémentant le parcours et offrant des possibilités de pêche à la truite et de baignade par temps chaud, les lacs de Millefonts témoignent de la lointaine époque des glaciations du quaternaire.

Itinéraire

Du parking de Millefonts (2 030 m) s’élever au Nord au milieu des alpages par le tracé du GR52 jusqu’au col de Veillos (2 194 m ); poursuivre par le sentier qui conduit aux lacs supérieurs des Millefonts (lacs Rond, Long, Gros), le lac Petit (curieusement le plus étendu des 4) restant en contrebas du sentier.

Lac petit bye Gallinette

Lac petit bye Gallinette

Du lac Gros rejoindre le col de Barn (2 452 m) qui ouvre une large perspective sur le vallon de Mollières, puis remonter hors-sentier (Sud-Est) sur le fil de la crête culminant au mont Pépoiri (2 674 m).

Toujours hors-sentier, amorcer la descente assez raide versant opposé (Sud) pour rejoindre une baisse cotée 2 544 m.

De ce point prendre à droite (Ouest) pour viser le lac d’En Veillos.

Passer à proximité de ce dernier (2 432 m) et regagner en utilisant les faiblesses du terrain le tracé du GR52, puis le point de départ, sous le col de Veillos.

Mais d’où vient le nom étrange de ce sommet? Pépoiri… Pieds pourris… c’est la légende qui le dit! Vous la voulez? Allez je vous la dis! La voici la légende du Val de Blore!

Il fut un temps où Saint Dalmas était gouverné par un seigneur cruel et barbare qui menait son domaine du Val de Blore d’une main de fer. Le seigneur aimait festoyer, boire et manger. Ses sujets, eux, criaient à la faim aux portes du château. Ils criaient tant que leurs suppliques se perdaient en écho dans le vallon qui depuis porte le nom de Bramafan (qui crie à la faim). La femme du seigneur était tout son contraire. Elle avait le coeur pur et dès qu’elle le pouvait, elle donnait, en cachette de son mari, les restes des festins aux paysans affamés. Douce et belle, elle était aimée de tous. Le comte la maltraitait et elle était obligée de supporter sans mot dire le courroux quotidien de son époux.

Un soir, alors qu’il rentrait bredouille et furieux d’une partie de chasse, il l’accusa de l’avoir trompé avec un de ses serviteurs et la frappa violemment. C’en fut trop! La femme, lasse de subir vexations et sévices, décida de s’enfuir de ce pays qu’elle aimait pourtant de tout coeur. Cependant, elle ne trouva personne pour l’aider ; tout le monde avait peur des représailles du comte. Elle se confia à sa dame de compagnie qui lui conseilla d’attendre le moment propice pour quitter le château et s’enfuir dans la montagne.

Arriva enfin un soir où le comte ayant bu plus que de coutume était ivre mort. C’est le moment que choisit son épouse pour s’enfuir. Mais cette fuite était risquée, le château étant bien gardé. La dame de compagnie se proposa de l’aider. Elle enveloppa sa maîtresse dans un grand manteau de laine en prenant bien soin de cacher son visage. Toutes deux se présentèrent aux portes du château. La servante raconta alors au soldat de garde ce soir-là qu’elle devait accompagner sa vieille mère auprès d’un de ses parents gravement malade. Le soldat ne se méfia pas et laissa sortir les deux femmes. Elles quittèrent le village sans encombre et se dirigèrent vers le vallon de Millefonts. Mais cette nuit-là était une nuit de lune noire et il faisait très sombre. En traversant la forêt au-dessus du village, les deux femmes se perdirent dans l’obscurité et se retrouvèrent bientôt au pied d’une grande paroi rocheuse qui semblait infranchissable. Elles longèrent le pied de la paroi, mais la châtelaine, qui vivait toujours cloitrée dans le chateau, était déjà épuisée. Les forces lui manquaient quand elle découvrirent une grotte qui s’ouvrait dans la montagne. La comtesse d’y réfugia tandis que sa servante redescendit au village. Elle vécut ainsi quelques temps dans cet abri de fortune, que depuis on appelle la Balma de la Frema (la grotte de la femme).

Balma de la frema (grotte de la femme)

Balma de la frema (grotte de la femme)

De la grotte on pouvait apercevoir le village, loin en contrebas. Sa dame de compagnie venait régulièrement lui porter de quoi se nourrir.

La femme dans la grotte avec son panier de provision, dessin d'Audrey Valette, alias Carmenly

La femme dans la grotte avec son panier de provision, dessin d’Audrey Valette, alias Carmenly

Quand le seigneur découvrit que sa femme s’était enfuie, il entra dans une rage terrible. Il envoya ses cavaliers et ses soldats aux quatres coins de son domaine pour la retrouver. On la chercha partout, dans les maisons du village, les fermes isolées mais les soldats n’osaient s’aventurer si haut dans la montagne et la malheureuse épouse se sentait à l’abri dans sa grotte. On s’informa dans les vallées voisines mais personne n’avait aperçu la jeune femme. Le seigneur pensa que son épouse avait bénéficié d’une complicité dans le château. Il fit mettre aux fers dans un cachot infesté de rats, le soldat de garde la nuit de la fuite, celui qui très certainement avait ouvert la porte à sa femme.

Bientôt, cependant, le comte remarqua le curieux manège de la servante qui, très souvent, quittait le château de nuit en catimini; un soir, il la fit suivre discrètement. La servante était sur le chemin du retour lorsqu’elle s’aperçut qu’on l’avait suivie : la cachette de sa maîtresse avait été découverte! Sans hésiter, elle remonta l’avertir et lui demanda de fuir, d’aller rejoindre sa famille, de lointains cousins vivant sur le Piémont, de l’autre côté de la montagne.

La jeune femme partit, en pleine nuit. Elle trouva un petit couloir d’éboulis qui partait à l’assaut de la montagne et entreprit de le gravir.

éboulis du pépoiri

éboulis du pépoiri

Mal chaussée et mal vêtue, elle eut beaucoup de mal à atteindre la crête. Elle y arriva en même temps que le jour et continua son ascension vers le sommet. Le mauvais temps la surprit alors qu’elle atteignait la cime. Une pluie drue et froide se mit à tomber, frigorifiant la pauvre femme qui perdit le peu de forces qui lui restaient. Glissant sur une roche, elle s’entailla profondément le pied. Elle attendit, blottie sous un rocher humide la fin du mauvais temps qui dura trois jours et trois nuits. Au matin du quatrième jour, elle reprit sa route, mais sa blessure s’était aggravée, son pied gangrené la faisait cruellement souffrir ; elle parvint tout de même à franchir la montagne qui depuis porte le nom de Pepoiri (pied pourri).

Courageusement, la châtelaine poursuivit sa route à travers les mauvais chemins de la montagne. Elle voulait à tout prix rejoindre ses cousins. Elle descendit dans la profonde vallée de Mollières. Mais il lui fallait encore remonter vers les sommets, traverser un col pour arriver dans le Piémont salvateur. Courageusement, elle gravit la montagne parée de l’or automnal des mélèzes. Au dessus de la limite des forêts, elle longea des lacs aux eaux turquoises nichés dans un écrin de rochers gris. Le beau temps était revenu et un soleil généreux faisait briller les premières neiges tombées sur les sommets. La pauvre femme ne pouvait apprécier le paysage magnifique qui s’ouvrait devant elle. Elle marcha jusqu’au bout de ses forces avec une seule idée en tête, rejoindre ses cousin, s’éloigner à tout jamais du Val de Blore et de son cruel seigneur. Elle allait enfin franchir le col lorsqu’elle s’effondra, épuisée de fatigue et vaincue par la douleur.

Engourdie par le froid, rongée par le mal, elle s’endormit pour ne plus jamais se réveiller. Alors la montagne prit le deuil de cette femme si courageuse. Elle se voila d’un ciel gris et lourd, la neige se mit à tomber et recouvrit le corps de la jeune femme d’un blanc linceul. On ne le retrouva qu’au printemps suivant et on baptisa la montagne « Fremamorte », la montagne de la femme morte! Quant au comte, il ne s’est jamais remis de la disparition de sa femme. Il finit par sombrer dans la folie car malgré les sévices qu’il lui faisait subir, il l’aimait profondément mais il en était si jaloux qu’il n’avait jamais su la chérir.

d’après « Féeries du Mercantour », texte Jacques Drouin.