Rimplas

Sur la route départementale qui mène à Saint-Etienne-de-Tinée, à une heure de voiture de Nice, le citadin ou le touriste aboutissent à Rimplas, village perché à 1026 mètres d’altitude, au milieu de montagnes verdoyantes.

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C’est une halte appréciable, notamment en été, quand sur le littoral pèse une chape de chaleur étouffante. Saisissant le paysage aux alentours, constellé de maisons neuves ou rénovées, de ruelles pavées et bien entretenues et de jardins potagers florissants, l’oeil est favorablement surpris : ce bourg ne ressemble guère à celui qu’évoquent à celui qu’évoquent les documents  à partir du XVIII°siècle, quand les intendants et les syndics déploraient une misère endémique, des catastrophes naturelles à répétition, l’absence de routes carrossables et un isolement pénalisant les activités humaines, spécialement pendant les mois d’hiver.

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Il était alors à l’image de ces bourgades alpestres, à l’aspect « aussi triste que pittoresque », qui suscitaient « une pénible impression » chez des voyageurs peu indulgents, à l’exemple du Britannique Arthur Young.

Il n’empêche que, comme la plupart de ces bourgades, il puisait ses origines dans un passé immémorial, la peuplade des Ectini l’ayant occupé et, dans leur sillage, les Romains; puis au Moyen-âge, Alphonse 1er, roi d’Aragon et comte de Provence, aurait fait bâtir un castel féodal sur une éminence.

Le nom même de Rimplas (orthographié naguère Raimplas ou Raymplas) proviendrait de cette époque reculée, d’aucun prétendant qu’il serait la transformation de Rege-Placito. Il est vrai, en tout cas, que le terme de Ramplatia se lisait dans un parchemin de 1048.

Territoire et cultures

  • Pendant des siècles, les Rimplassois se sont démenés pour semer des céréales, c’est à dire froment, seigle, méteil et en moindre quantité orge et avoine, ainsi que les légumineuses, parmi lesquelles haricots, petits pois et lentilles. Noix et châtaignes ne manquaient pas non plus de la table de ces gens simples qui de surcroît produisaient du vin, consommé sur place ou exporté dans les alentours, quand les caprices de la nature ne décidaient pas de contrarier les desseins humains.  On recensait aussi de modestes productions de lin et de chanvre.

Les habitants avaient songés à installer un système de petits canaux pour l’irrigation. Ils avaient également arrêté le réseau des chemins que les troupeaux sillonnaient lors de leurs transhumances périodiques, de façon à ce qu’ils évitent de piétiner les parterres labourés.

  • Le pâturage était en effet la deuxième source de revenu. L’existence de vastes étendues, où foin et fourrage prospéraient, avait facilité le développement de cette branche de l’économie.

La Montagnola était l’un de ces emplacements, réservé aux petits et gros bétails qui y restaient des mois durant, à la belle saison. A cette fin, un abri, ciabot en dialecte du pays, avait été bâti pour protéger les bergers de la pluie et du froid, notamment la nuit.

Les bovins pacageaient aussi dans la forêt Vellaï, sise non loin du hameau de Mollières et de la frontière avec Saint-Sauveur, dont la superficie et les gras herbages étaient prisés par des étrangers connaisseurs.

Apparté : Les vacheries communales (Millefonts, Anduébis, Mollières, Rimplas) : Les habitants du village y envoyaient pour l’été leurs vaches où les troupeaux étaient gardés sur les pâturages d’estive par des entrepreneurs qui devaient assurer l’entretien des vaches, la traite et la fabrication des fromages selon des règles anciennes perpétuées par la communauté. Les propriétaires des vaches rétribuaient les entrepreneurs en seigle.

Les troupeaux devaient être gardés par des personnes « sages et capables », à raison d’un homme pour trente vaches ; les mêmes gardiens devaient se comporter en bon père de famille « tant pour la garde que pour la fabrication des fromages ». Les étables de vacheries devaient être nettoyées tous les deux jours. Les vaches étaient attachées avec des chaînes fournies par les proprétaires et marquées à leur nom. En cas de décès, de maladie ou d’égarement d’un animal, son propriétaire devait être averti dans les 24 heures. Les vaches allaient au pâturage de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Un contrôle était assurer pour évaluer la capacité de production de chaque vache et ainsi calculer la part de fromage que les entrepreneurs devaient restituer aux propriétaires à la fin de l’estive. Il était effectué par des peseurs qui représentaient les intérêts des propriétaires, surveillaient les vacheries et distribuaient les « fruits » aux propriétaires. Des pesées étaient effectuées à deux moments de l’été, le poids de fromage revenant au propriétaire (l’escabonéra) était évalué selon un mode de calcul, le « décal », identique pour toutes les vacheries. Ainsi, en 1901, un kilo de lait mesuré au moment de la pesée se traduisait par 25 kg de fromage à rétrocéder au propriétaire. Les entrepreneurs utilisaient toutes sortes de subterfuges pour minorer la production de lait au moment de la pesée. Pour éviter cela, les peseurs avaient tout pouvoir pour surveiller les vacheries avant la pesée.

La qualité du fromage était aussi surveillée. D’un poids de 6 à 7 kg, les fromages recuits devaient être faits selon les règles de l’art, « mercantiles et de recette ». Il était interdit d’ôter la crème du lait pour en faire du beurre et de mouiller la recuite pour la rendre plus pesante. Le matériel de fabrication (marmites et ustensiles divers) était loué par les hameaux aux entrepreneurs. Les entrepreneurs devaient aussi fournir des taureaux pour la fécondation des vaches, à raison d’un pour trente bêtes.

Les vacheries fonctionnaient environ quatre mois, de fin mai à fin septembre.

Or, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, ce mode d’exploitation battait de l’aile, les villageois de Rimplas négligeant peu à peu les pratiques suivies ab immemorabili et semblant préférer l’individualisme au modèle communautaire. Le fait est que, en raison de l’abandon de campagnes et de la dénatalité, il y avait beaucoup moins de bêtes et chaue propriétaire, loin de confier son modeste cheptel à la vacherie communale, le conduisait paître partout où poussait de l’herbe, piétinant sans égards terrains et cultures.

  • Les futaies comme celles désignées sous les termes de Collet, Libac et Pinatelle constituaient la troisième et ultime ressource de la contrée. Car, peuplées de mélèzes, de pins et sapins, elles fournissaient le bois indispensable à la vie quotidienne des Rimplassois et aux besoins des Niçois, habitués de longue date à s’approvisionner dans les massifs forestiers du Comté, profitant des voies fluviales, au demeurant seule possibilité pour transporter les arbres abattus, compte tenu des routes existantes que les voyageurs ne pouvaient parcourir à cheval sans danger, ni les édiles entretenir convenablement, en raison des pluies et des avalanches récurrentes. C’était bien au moyen du flottage sur le ruisseau Mollières, puis sur la rivière Tinée que les billes de bois, transformées en planche, descendaient vers le littoral.

Le comté de Rimplas au XVIII° siècle

Le 5 mai 1671, le duc de Savoie Charles-Emmanuel II décidait d’ériger en comté les fiefs de Levens et Rimplas, détenus par Philippe Emmanuel de Grimaldi, déjà seigneur de ces lieux.

grimaldi de levens

Prestigieuse pour les Grimaldi, cette distinction n’entraînait aucun changement pour les manants des fiefs, soumis comme auparavant aux obligations du régime féodal.

La commune aux couleurs de la France

Les 15 et 16 avril 1860, la population du circondario de Nice se rendait aux urnes pour confirmer ou infirmer l’annexion de la France, déjà consentie par le roi de Sardaigne, en compensation de l’aide matérielle et humaine que Napoléon III lui avait apportée pendant la guerre contre l’Autriche. Dans la plupart des communes le oui allait l’emporter, souvent de façon unanime, comme à Rimplas, où tous les 55 votants s’exprimèrent en faveur du rattachement.

Dès lors, le chef lieu, avec environ la moitié de son territoire, passait sous le drapeau tricolore français, les hameaux de Lioma et de Mollières – ce dernier faisant partie de Valdeblore – restaient sous la dynastie de Savoie et intégraient la commune de Valdieri.

frontières

Afin de justifier ses prétentions, Cavour avait évoqué les chasses de Victor-Emmanuel II, un argument propre à obtenir la complaisance de Napoléon III et peut-être à endormir sa méfiance. Car c’était bel et bien un prétexte que les commissaires français, envoyés pour étudier la ligne de la future frontière, n’avaient pas tardé à relever sans succès, le souhait de l’empereur « d’être agréable au roi » primant les critères de stratégie militaire. Ce souhait fut donc entériné dans le protocole du 25 novembre 1860.

Il y avait là des dispositions qui, d’une part, entraînaient l’amputation d’une grande tranche des territoires des communes situées à proximité des confins (Rimplas déplora la perte de quelque chose comme mille hectares) et d’autre part contenaient en germe de sérieux motifs d’accrochage, la jouissance des biens indivis se prêtant à des abus et des protestations. D’ailleurs le conseil municipal en constata aussitôt les pernicieuses répercussions dans le domaine financier, les gens de Lioma devenus italiens, propriétaires d’importants troupeaux et bénéficiaires des pâturages comme auparavant, se gardant de payer la taxe sur le bétail. En 1893, chacun campant sur ses positions, la querelle était loin d’être résolue. Une succession de ressentiments et malentendus s’étaient emparée des esprits et risquait de les dominer longtemps.

Val de Blore

Nice Historique (Avril-Septembre 2012) « Le Val de Blore »

Gens du pays et d’ailleurs

Outre les problèmes d’ordre financier, la perte du hameau de Lioma, peuplé par une cinquantaine d’âmes, engendra également des répercussions du point de vue démographique, la population de la commune passant aussitôt sous la barre des 200 habitants. Après avoir atteint le faîte vers 1850, elle entamait maintenant sa courbe descendante et rien ne l’arrêterait. Le fait est que le détachement de Lioma intervenait au moment où la baisse de la natalité et l’exode rural pointaient à l’horizon.

  • 1872 : 177 personnes
  • 1876 : 167 personnes
  • 1882 : 184 personnes
  • 1926 : 105 personnes

On assistait à un retournement de situation : en l’espace d’un demi-siècle, Rimplas n’avait plus rien du village de jadis, caractérisé par la prépondérance de sa jeunesse. Les difficultés matérielles, des débouchés professionnels limités ou peu valorisants et l’attrait d’une vie confortable ailleurs avait motivé les départs.C’était le littoral qui exerçait une sorte d’appel sur les enfants des montagnes niçoises.

L’installation du contingent

Dans les années 1930, l’établissement d’un contingent de militaires, logé majoritairement dans l’imposant fort de la Madeleine à peine achevé, suscita un regain démographique. Il s’agissait de soixante-quinze individus, dont un pourcentage appréciable de bambins, tombés à point nommé pour ranimer l’école primaire. De la sorte, la commune repassait au-dessus du seuil des 200 habitants. Un seuil encourageant qui cependant ne changeait pas la donne : le village périclitait et vieillissait. Des retraités, originaires de la contrée ou non, venaient s’y installer.

La restitution du hameau de Lioma

Au lendemain de la libération de Nice, le 28 août 1944, le docteur Vincent Paschetta, président du Club alpin français, en collaboration avec quelques amis qui partageaient ses idées, considéra que le moment était venu de dépoussiérer la question de la frontière des Alpes, fixée en 1860, source de malentendus et de contentieux. Il n’était pas le seul à y songer, puisque le quoitidien Combat alerta l’opinion publique dès le 10 septembre : « La victoire est en vue. En haut lieu, on élabore les conditions de paix. Pendant qu’il en est encore temps, rappelons les revendications territoriales très précises que, dans ce département frontière, la France est en droit de formuler (…). Il s’agit du retour au Comté de Nice et, par conséquent à la France, des communes de Tende et de la Brigue et des territoires communaux de plusieurs villages frontaliers. »

Après quasiment deux ans de démarches et à l’issue d’un référendum, Rimplas récupérait ses 1270 hectares en octobre 1946 , au milieu desquels se nichait le hameau de Lioma, qui fruit de l’exode rural et des péripéties de la guerre, s’était complètement vidé de ses habitants. Au bout de 90 ans de séparation, la bourgade retrouvait les frontières que l’arpenteur Rostagni avait méticuleusement dessinées sur les mappe cadastrales sardes, au XVIII° siècle. Elle recouvrait ce territoire, couvert de forêts et de pâturages, qui avait été le sien depuis des temps immémoriaux.

La fortification de Rimplas et de Valdeblore

Beaucoup de gens savent que, dans les années trente, le gouvernement français fit édifier le long de la frontière du Nord-Est de puissantes fortifications destinées à décourager une agression allemande ou à la stopper, qui prit le nom du ministre de la guerre à l’origine du projet, André Maginot. Peu de gens savent, en revanche que la Ligne Maginot fut véritablement commencée dans le Sud-Est et plus particulièrement dans le secteur qui nous intéresse ici.

En effet, le durcissement des relations franco-italiennes, intervenu à l’issue des manifestations francophobes de Vintimille en novembre 1926 et de divers discours vindicatifs de Benito Mussolini jusqu’en mai 1928, pouvait laisser penser à une agression possible de la part de l’ancienne « soeur latine ». Or, le tracé de la frontière définie en 1860 était particulièrement aberrant dans la Moyenne-Tinée et le Valdeblore, où les bornes frontalières se trouvaient environ à un kilomètre de la RN565 reliant la Haute-Vésubie à la Moyenne-Tinée, menaçant dangeureusement les trois hameaux (La Bolline, La Roche, Saint Dalmas) de la commune de Valdeblore. L’Etat major décida alors de construire un fort d’arrêt dans le haut-pays niçois afin de condamner l’accès à la vallée de la Tinée d’assaillants venus du piémont par le vallon du Chastillon débouchant sur Isola, le vallon de Mollières sur Valabres et Saint-Sauveur, les cols Ferrière et du Barn débouchant sur La Bolline et Saint-Dalmas, la crête Pepoiri -Pétoumier-Baus de la Frema débouchant sur la Colmiane.

Le 3 septembre 1927, les généraux Mittelhauser, Becq et Saramito se rendirent sur place afin de mieux apprécier l’emplacement de ce futur ouvrage. Leur choix se porta sur le site de La Madeleine (point culminant à 1120m, chapelle à 1075m) dominant à la fois le petit village de Rimplas et surtout la vallée de la Tinée par un à-pic impressionnant. Les trois généraux furent séduits par ce site qui permettait de balayer de feux puissants les vallées convergentes de la Tinée (jusqu’au pont Saint-Honorat) et du Valdeblore (jusqu’au col Saint-Martin et même jusqu’au vallon du Boréon), empêchant ainsi l’agresseur éventuel de déboucher trop facilement dans la vallée du Var.